Existe-t-il des expériences probantes de monnaies sociales soutenues ou appuyées par des collectivités territoriales ?
Il existe quatre générations de dispositifs qui ont émergé depuis le début des années quatre-vingts. La première génération est celle des LETS (Local exchange and trading system) qu’on connaît en France sous la forme des SEL (Systèmes d’échange local). S’il y a pu avoir un appui public de la part de collectivités locales, ce n’est pas allé au-delà de la fourniture de matériel ou d’un local. Les banques de temps (Grande-Bretagne, Italie, Espagne) forment la deuxième génération. Les collectivités territoriales ont pu jouer un rôle déterminant, je pense au cas de l’Italie où des lois ont donné dans les années 90 un cadre qui permettait à ces dispositifs de se développer en partenariat ou sous l’impulsion de communes. En Grande-Bretagne, certaines banques du temps disposent d’un salarié, financé par la commune, qui fait l’intermédiaire entre les demandes et les offres de services. Les deux générations ultérieures ont une vocation plus économique. L’une émerge en Europe dans les années 2000. Un exemple emblématique est le Regio geld (monnaie régionale) Chiemgauer, en Allemagne. Cette monnaie complémentaire vise à stimuler les activités économiques locales. A ma connaissance, il n’y a pas encore d’initiative de ce type en Europe qui ait développé de liens suffisamment forts avec les collectivités territoriales alors que cela pourrait être un objectif pertinent. Une quatrième génération est directement liée aux collectivités locales. Elle est apparue aux Pays-Bas avec la carte NU et en France avec le projet SOL. Ce sont des projets très complexes qui visent notamment des objectifs environnementaux mais pas seulement. Les projets sont montés par ou en partenariat avec des collectivités locales. Des cas intéressants, même si on peut discuter de la portée de ces projets au jour d’aujourd’hui.
Dans le cas des Regio geld, quel rôle pourrait jouer les collectivités territoriales ?
Un soutien aux dispositifs. Cela suppose un choix politique : accepter que cette monnaie locale soit recevable pour payer certains services publics locaux, sachant qu’elle est convertible à parité en euro. Cela aurait un effet de levier puissant, car le plus difficile dans ces systèmes, est de convaincre les ménages et les entreprises que la monnaie qu’il vont avoir est utilisable, qu’ils peuvent avoir confiance dans cette monnaie, même si ce n’est pas un monnaie aussi forte et universelle que l’euro.
Pourquoi les collectivités territoriales n’ont pas franchi ce pas ?
Les freins sont d’abord au niveau des représentations de la monnaie. On est tous emprunts de l’idée que la monnaie est d’abord l’affaire de l’Etat. Créer un dispositif monétaire différent conduirait donc à des problèmes de concurrence. Mais une monnaie comme celle des banques de temps, n’est absolument pas en concurrence avec l’euro. Elle ne fait pas la même chose tout simplement. L’euro fait énormément de choses, mais il ne fait pas tout. Et les collectivités ont le droit d’innover, de chercher des solutions locales pour des objectifs spécifiques.
En quoi les monnaies complémentaires représentent un outil potentiel au service des politiques publiques ?
Les SEL et les LETS peuvent aider à favoriser la convivialité dans un quartier. Les banques de temps sont vraiment intéressantes dans un contexte de vieillissement de la population dans la mesure où cela permet de développer non seulement du lien social mais aussi une forme d’entraide sociale. Cela peut être un outil de politique social horizontale, pilotée par subsidiarité. Les systèmes type Chiemgauer peuvent intéresser des communes ou les communautés de communes qui réfléchissent à relocaliser l’activité économique qui tend à disparaître. J’ajoute une dimension qui se développe depuis quelques années, même s’il faut encore en démontrer les effets concrets. C’est le mouvement des Villes en transition. Ce mouvement, parti du Royaume-Uni, a enclenché une vaste recherche de solutions de « descente énergétique locale » rendues nécessaires face au déclin programmée des ressources en énergie fossile. Dans le bouquet de solutions proposées qui contient des objectifs de recyclage de déchets, de reconstitution de jardins collectifs et de solution énergétique renouvelables et locales, il y a l’idée de monnaie locale qui participerait à la relocalisation de certains échanges, de production et de consommation. Utiliser l’outil de la monnaie peut faire partie du bouquet de solutions d’une ville qui souhaiterait être en avance sur cette question de la raréfaction des ressources fossiles.
Propos recueillis par Philippe Chibani-Jacquot
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